Micropolluants et PFAS dans les lacs suisses : une menace invisible pour l’écosystème aquatique

Micropolluants et PFAS dans les lacs suisses : une menace invisible pour l’écosystème aquatique

Dans les cartes postales suisses, les lacs ont toujours des airs de paradis intact : eaux turquoise, montagnes enneigées, faune aquatique foisonnante. Pourtant, sous la surface, une réalité beaucoup moins idyllique s’impose peu à peu. Les micropolluants – médicaments, pesticides, résidus de cosmétiques – et surtout les PFAS, ces « polluants éternels » aujourd’hui au cœur des débats scientifiques, forment une contamination diffuse et tenace. Une menace invisible qui pèse déjà sur les écosystèmes aquatiques suisses, et potentiellement sur notre santé.

Des traces infimes… mais omniprésentes

Les micropolluants désignent des substances présentes à très faibles concentrations – de l’ordre du nanogramme (10⁻⁹ g) au microgramme (10⁻⁶ g) par litre – mais capables de perturber le vivant. En Suisse, l’Office fédéral de l’environnement (OFEV) estime qu’environ 30 000 substances chimiques différentes peuvent, à un moment ou à un autre, se retrouver dans l’environnement. Parmi elles, plus d’un millier sont aujourd’hui surveillées comme micropolluants préoccupants.

Les eaux suisses reçoivent chaque année plusieurs dizaines de tonnes de résidus de médicaments et de pesticides via les stations d’épuration. Selon une étude de l’Eawag (Institut fédéral de recherche sur l’eau), certains lacs comme le Léman, le lac de Zurich ou le lac de Constance contiennent déjà plus de 100 micropolluants différents, détectables dans l’eau ou les sédiments, même si la plupart restent en dessous des valeurs limites réglementaires.

Cette exposition chronique, même à très faible dose, inquiète les biologistes. Poissons, invertébrés, plantes aquatiques et micro-organismes vivent dans ce cocktail chimique permanent, sans échappatoire possible.

PFAS : les « polluants éternels » s’invitent dans les lacs

Au sein de cette soupe chimique se détache une famille particulièrement problématique : les PFAS (substances per- et polyfluoroalkylées). Plus de 4 700 composés différents sont recensés au niveau international. Ces molécules, utilisées pour leurs propriétés antiadhésives, imperméabilisantes et résistantes à la chaleur, ont colonisé une multitude de produits : textiles, revêtements antiadhésifs, mousses anti-incendie, emballages alimentaires, produits électroniques, etc.

Leur point commun : une stabilité chimique hors norme. Les liaisons carbone-fluor qui les composent sont parmi les plus solides connues en chimie organique. Résultat : les PFAS ne se dégradent pratiquement pas dans l’environnement. D’où leur surnom de « polluants éternels ».

En Suisse, les premières études systématiques menées depuis la fin des années 2010 montrent que les PFAS sont désormais détectables dans la plupart des grands lacs, certes à des concentrations de l’ordre du nanogramme par litre (ng/L), mais rarement nulles. Des campagnes de mesure menées par des laboratoires cantonaux et par l’Eawag ont par exemple mis en évidence :

  • des concentrations totales de PFAS généralement comprises entre 1 et 20 ng/L dans les grands lacs (Léman, Zurich, Constance, Neuchâtel),
  • avec une domination de composés comme le PFOS (sulfonate de perfluorooctane) et le PFOA (acide perfluorooctanoïque), historiquement les plus utilisés.

Ces niveaux restent en deçà des normes envisagées pour l’eau potable en Europe (la directive européenne prévoit, à partir de 2026, une valeur paramétrique de 100 ng/L pour la somme de 20 PFAS, et 4 ng/L pour la somme du PFOS, PFOA, PFNA et PFHxS). Mais pour les écosystèmes, la question est loin d’être rassurante : certains organismes aquatiques montrent déjà des effets biologiques à des concentrations proches ou même inférieures à ces seuils.

Poissons, oiseaux, invertébrés : la chaîne alimentaire sous pression

Contrairement à beaucoup d’autres micropolluants, les PFAS ont une capacité redoutable à s’accumuler dans les organismes vivants. Ils se lient aux protéines (par exemple dans le foie et le sang), s’accumulent au fil du temps et se transmettent le long de la chaîne alimentaire.

Des analyses de poissons effectuées dans plusieurs cantons suisses ont mis en évidence des concentrations de PFAS de l’ordre de quelques dizaines à plusieurs centaines de microgrammes par kilogramme (µg/kg) de poids humide dans certains individus, notamment pour le PFOS. Dans d’autres pays européens, des niveaux supérieurs à 1 000 µg/kg ont été mesurés chez des poissons prédateurs, conduisant parfois à des recommandations de limiter leur consommation.

Les risques associés ne se limitent pas à la toxicité aiguë. Chez les poissons et les oiseaux piscivores, les études internationales ont mis en évidence des effets sur :

  • la reproduction (baisse du nombre d’œufs viables, malformations embryonnaires),
  • le système hormonal (perturbation des hormones thyroïdiennes, cruciales pour le développement),
  • le système immunitaire (plus grande sensibilité aux infections).

En Suisse, des travaux sur les truites, les corégones et les perches des lacs de plaine montrent déjà des altérations subtiles : modifications de certains marqueurs biochimiques, stress oxydatif, déséquilibres hormonaux. Même si ces signaux restent difficiles à traduire en impacts populationnels immédiats, ils laissent présager des effets à long terme sur la résilience des communautés aquatiques, surtout lorsqu’ils s’ajoutent à d’autres pressions : réchauffement des eaux, eutrophisation, fragmentation des habitats.

Les stations d’épuration en première ligne… mais impuissantes face aux PFAS

La Suisse a investi massivement pour réduire les micropolluants dans ses eaux. Depuis 2016, un programme national prévoit la modernisation d’environ 100 grandes stations d’épuration (STEP) avec un objectif : éliminer au moins 80 % des micropolluants ciblés (médicaments, pesticides, produits de soin) grâce à des traitements avancés (ozonation, charbon actif). Coût estimé : près de 1,2 milliard de francs suisses d’ici 2040.

Ces efforts commencent à porter leurs fruits. Dans les rivières en aval des STEP modernisées, la concentration en certains médicaments a déjà chuté de 50 à 80 % selon l’OFEV. Mais pour les PFAS, le constat est beaucoup plus sombre. Les technologies actuelles de traitement des eaux usées sont incapables de les dégrader efficacement :

  • les traitements biologiques classiques n’ont pratiquement aucun effet sur la plupart des PFAS,
  • l’ozonation, efficace pour de nombreux micropolluants, ne les détruit que très partiellement,
  • le charbon actif peut en retenir une partie, mais le problème est simplement déplacé vers les boues et les déchets solides.

En clair, les lacs suisses reçoivent chaque jour un flot continu – certes très dilué, mais continu – de PFAS en provenance des eaux usées domestiques et industrielles, des ruissellements urbains et des sites contaminés (anciennes aires d’entraînement au feu, zones industrielles, décharges).

Des foyers de contamination plus aigus autour de certains sites

Si la plupart des lacs présentent des concentrations relativement faibles et diffuses, certains secteurs suisses révèlent des pollutions nettement plus marquées. Dans plusieurs cantons (Bâle-Campagne, Zurich, Vaud, Berne), des investigations ont mis en évidence des teneurs élevées en PFAS dans les sols, les eaux souterraines et parfois dans des eaux de surface proches :

  • anciennes places d’exercice des pompiers où des mousses anti-incendie contenant du PFOS ont été utilisées pendant des décennies,
  • zones industrielles liées au traitement de surface des métaux, à la production de textiles ou à l’électronique,
  • anciennes décharges mal contrôlées.

Dans certains captages d’eau souterraine proches de ces sites, des concentrations cumulées de PFAS supérieures à 100 ng/L ont été mesurées, contraignant les autorités à fermer ou à diluer certaines prises d’eau. Ces cas restent localisés, mais ils illustrent une réalité dérangeante : une fois les PFAS relâchés dans l’environnement, il est quasiment impossible de revenir en arrière sans opérations de dépollution coûteuses et techniquement complexes.

Et ce qui finit dans les nappes finit tôt ou tard, au moins en partie, dans les rivières puis les lacs. Dans un système hydrologique interconnecté comme celui de la Suisse, croire que l’on peut enfermer une pollution dans un périmètre restreint relève de l’illusion.

Une régulation encore trop timide face à l’ampleur du problème

Face à ce constat, la Suisse commence à bouger, mais par petites touches. Le PFOS est interdit dans de nombreuses applications depuis plusieurs années, et le PFOA fait l’objet de restrictions sévères dans le cadre de la Convention de Stockholm. Cependant, ces deux composés historiques ne représentent que la partie émergée de l’iceberg.

Au niveau européen, une proposition de restriction globale de milliers de PFAS est en discussion dans le cadre du règlement REACH. Cinq pays – Allemagne, Danemark, Pays-Bas, Norvège et Suède – plaident pour une interdiction quasi totale, avec quelques exemptions temporaires pour les usages jugés essentiels (certains dispositifs médicaux, par exemple). La Suisse, bien que non membre de l’UE, suit de près ces travaux et adapte souvent son droit en conséquence, mais la pression des milieux industriels reste forte.

Dans le domaine de l’eau potable, plusieurs cantons suisses ont déjà adopté des valeurs de référence internes pour certains PFAS, allant de quelques ng/L à quelques dizaines de ng/L selon les composés. L’OFEV recommande une approche de précaution, mais sans seuil unique contraignant au niveau fédéral pour l’instant, contrairement à l’UE qui a déjà fixé des valeurs paramétriques.

Le décalage entre la vitesse à laquelle les PFAS se diffusent dans les écosystèmes et la lenteur des processus législatifs est frappant. Chaque année gagnée pour la réglementation est une année de perdue pour les lacs, leurs habitants et, à terme, les populations humaines qui en dépendent.

Préserver les lacs : sortir de la logique du « tout chimique »

Les PFAS et les micropolluants dans les lacs suisses ne sont pas une fatalité : ils sont le produit direct de nos choix de production, de consommation et de gestion des déchets. Renforcer les contrôles et les limites réglementaires est indispensable, mais ne suffira pas.

Plusieurs leviers d’action se dessinent :

  • Réduire à la source : interdire progressivement tous les usages non essentiels des PFAS, favoriser des matériaux alternatifs, encourager l’écoconception des produits chimiques et pharmaceutiques.
  • Transparence industrielle : imposer une traçabilité réelle des PFAS dans les chaînes d’approvisionnement, afin de savoir quels produits contribuent le plus à la contamination.
  • Recherche et innovation : investir dans des technologies capables non seulement de retenir, mais de dégrader réellement les PFAS, par exemple via des procédés d’oxydation avancée ou des matériaux innovants.
  • Surveillance renforcée : augmenter la fréquence des mesures dans les lacs, les sédiments et la faune, et rendre ces données accessibles au public, canton par canton, lac par lac.
  • Responsabilisation collective : informer clairement la population sur l’impact de certains produits du quotidien et encourager des choix de consommation moins dépendants du « tout fluoré ».

Les lacs suisses ont longtemps été considérés comme des trésors inépuisables. Ils ne le sont plus. Les PFAS nous rappellent brutalement que la chimie du XXe siècle, pensée sans limites, laisse un héritage durable au XXIe. Protéger ces écosystèmes, c’est accepter de réinterroger nos conforts artificiels, nos fausses évidences technologiques et un modèle industriel qui externalise encore ses coûts sur le vivant.

La Suisse aime se penser exemplaire en matière d’environnement. Elle en a les moyens techniques et financiers. Reste à savoir si elle aura le courage politique d’affronter cette pollution invisible avant qu’elle ne redessine en profondeur la biologie de ses lacs – et, par ricochet, la nôtre.